Ukraine : regards sur la crise

Ukraine : regards sur la crise, L'Âge d'Homme, 2014, sous la direction de Thomas Flichy de la Neuville

(...) Alors que la crise ukrainienne bat son plein, une petite équipe internationale composée d’experts de l’Asie centrale, officiers, universitaires cadres du secteur privé et hauts fonctionnaires, livre une première analyse sur un enjeu éminemment complexe. Les tensions ukrainiennes actuelles sont inséparables des relations ambivalentes entre la Russie et son voisin méridional. Sous l’effet des invasions, la capitale de la Russie a, en effet, connu une translation de Kiev à Moscou. (...)
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La Russie, puissance d'Eurasie, Histoire géopolitique des origines à Poutine

La Russie puissance d'Eurasie. Histoire géopolitique des origines à Poutine, Ellipses, 2012, par Arnaud Leclercq

(...) Loin des clichés médiatiques, plongeant dans les profondeurs de l’histoire et de la géopolitique, Arnaud Leclercq nous offre une réflexion atypique et inscrite dans la longue durée, nourrie d’une connaissance intime des Russes. Il met en lumière les constantes religieuses, identitaires, politiques de la Russie et trace les perspectives d’une puissance qui, n’en déplaise à l’Occident, sera de plus en plus incontournable.
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La perception d’un risque de guerre aux portes de l’Europe a, selon les atlantistes, très clairement et profondément remis en cause le statut de la Russie comme fournisseur fiable notamment de 30% du gaz européen.

Poker menteur États-Unis-Russie ?

La perception d’un risque de guerre aux portes de l’Europe a, selon les atlantistes, très clairement et profondément remis en cause le statut de la Russie comme fournisseur fiable notamment de 30% du gaz européen. Or, cette conclusion hâtive largement communiquée est trop simpliste.

Seulement la moitié du gaz destiné aux Européens transite encore par l’Ukraine alors que, depuis 2012, le delta est transporté par le pipeline North Stream directement vers l’Allemagne en passant sous la mer Baltique et par le pipeline Yamal-Europe via la Biélorussie et la Pologne, toujours à destination de l’Allemagne. En outre, en accord avec une étude de l’Oxford Institute for Energy Studies de mars 2014, le réseau de gaz eurasiatique inclut un large spectre d’intervenants : l’Union Européenne, des pays Européens non-membres, la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, l’Asie Centrale et les pays riverains de la mer Caspienne ainsi que leurs conglomérats respectifs exportant, important, transportant et négociant ce gaz. Ces relations sont interconnectées pour les flux de gaz bien sûr, mais aussi sur le plan financier et juridique en vertu de contrats commerciaux et bancaires sophistiqués auxquels se superposent les accords bilatéraux et multilatéraux entre États. Ces relations s’appuient sur différentes bases légales : droit international privé, droit européen ainsi que le Energy Community Treaty (EnCT) ou l’Energy Charter Treaty (ECT) lesquels sont en quelque sorte chapeautés par les relations politiques non écrites et fluctuantes entre gouvernements. Il s’agit donc d’un entrelacs complexe allant bien au-delà d’un éventuel problème de robinet qui fuit dont les conséquences contractuelles et diplomatiques ont un effet de dominos. Il est important de noter que si les pays du sud de l’Europe et des Balkans sont largement dépendants de Gazprom, les quantités transportées dans le pipeline North Stream peuvent être substantiellement augmentées afin de couvrir une interruption en Ukraine. Contrairement aux déclarations de certains leaders d’opinion, le risque de répétition des interruptions de livraison de gaz à l’Europe de 2006 et de 2009 liées aux tensions entre Kiev et le Kremlin et au non paiement de ses factures par Naftogaz, la compagnie ukrainienne, est donc surestimé. L’Italie, troisième marché européen de consommation de gaz, pourrait par exemple se faire livrer en contournant l’Ukraine via le pipeline Transitgas depuis le nord-ouest de l’Europe, lequel fonctionne en sous capacité et pourrait aisément transporter 50 millions de m3 de plus par jour. La Turquie serait en revanche davantage touchée, même si elle dispose de capacités supplémentaires d’importations de gaz naturel liquéfié (LNG). La Grèce ainsi que la Roumanie ne disposent d’aucune réserve stratégique allant de 40 à 80 jours comme la Bulgarie, la Hongrie ou la Slovaquie et pourraient donc se retrouver dans une situation très difficile. Ainsi, l’argument visant à démontrer qu’il faut ne plus dépendre de la Russie pour notamment acheter son gaz aux États-Unis en raison d’un conflit qui aurait pour conséquence d’interrompre le flux russo-ukrainien est fallacieux. Les Européens de l’Ouest et du sud seraient certes touchés mais les routes alternatives compenseraient les effets dramatiques, sauf pour l’Ukraine elle-même.

En tout état de cause, risque réel de pénurie de gaz, ou pas, le fait est que les États-Unis se sont rapidement portés volontaires pour voler au secours d’une Europe dépeinte sous le joug russe. Barack Obama vient de donner son feu vert à un nouveau terminal d’exportation de gaz. C’est la deuxième autorisation que Washington accorde en deux mois, alors que les cinq demandes d’exportations antérieures avaient traîné pendant des années. Après six projets situés sur sa côte est et sud, une première autorisation vient d’être accordée pour la construction d’un terminal situé sur la côte ouest, face à l’Asie, clientèle gazière vivement convoitée par la Russie. L’Amérique se prépare donc à devenir un exportateur de gaz majeur.

Mais ne s’agit-il pas d’un coup de bluff à l’échelle de celui de la guerre des étoiles lancé par Ronald Reagan qui avait accéléré la course aux armements et progressivement conduit à la chute de l’Union Soviétique ? Tout d’abord, les États-Unis sont aujourd’hui encore un importateur net de pétrole brut et de produits raffinés. En outre, selon l’Agence d’Information pour l’Énergie des États-Unis, le pic de production de pétrole sur le sol américain est prévu en 2020, soit 9.5 millions de barils par jour – mbj, ouseulement1.5 mbjde plus par rapport à la production actuelle et légèrement inférieur au record absolu de 1970. Un déclin de la production américaine est même prévu en 2020. Pour mémoire, le total de la production mondiale est d’environ 86 mbj. À ce titre, malgré la révolution énergétique des pétrole de schiste, il est tout de même étonnant que les États-Unis se transforment en fournisseur potentiel de rien de moins que l’Union Européenne, l’Europe centrale et du sud. Quid des gaz de schiste alors? Si la production a effectivement considérablement augmenté, elle stagne depuis janvier 2012 pour se situer vers 24,06 de trillions de mètres cubes principalement en raison de l’interdiction d’exporter. Est-il besoin de rappeler que les États-Unis importent toujours 11% de leurs besoins de consommation, dont une bonne partie en provenance du Canada qui alimente des mégapoles du nord. Pris en flagrant délit de mensonge par omission ou du moins de prendre ses alliés européens pour des crédules, le Président américain a déclaré le 26 mars 2014 à Bruxelles: « mon pays a d’ores et déjà accordé des licences d’exportation de gaz de schiste sur des quantités qui équivalent au volume de gaz consommé par l’UE tout entière ». Or, il existe deux étapes à franchir pour obtenir le droit d’exporter des hydrocarbures depuis les États-Unis. La première est assez facilement obtenue par le Département de l’Énergie (DOE) et c’est à celle-ci que fait allusion Obama, mais il omet la seconde accordée au compte gouttes par l’agence fédérale FERC. Il faut en effet compter environ 30 mois pour franchir tous les obstacles administratifs et environnementaux, avoir identifié des acheteurs et dépenser environ 100 millions de dollars pour espérer accéder au graal. Cela n’a pourtant pas empêché José Manuel Barroso, le Président de la commission, de saluer cette offre américaine généreuse avec un lyrisme inhabituel parlant « d’une bonne idée… et même d’une bénédiction pour le monde », rien de moins. Ce message est ainsi amplifié dans les chancelleries et certains médias sans paraître avoir été vérifié. Nul ne se demande non plus quel serait le prix de ce gaz de schiste américain. Certains experts estiment qu’il atteindrait 10 à 12 dollars, soit l’équivalent du gaz russe livré actuellement à l’Allemagne pour 10,5 dollars. L’une des raisons que l’on peut invoquer derrière ce revirement est la pression intense exercée dans les coulisses par les groupes pétroliers sur le Congrès et sur la Présidence afin de faire enfin tomber l’interdiction d’exporter. Les producteurs sur le sol américain pourraient enfin vendre à l’extérieur leur pétrole léger pour lequel les raffineries américaines n’ont plus de capacité, alors que leurs consœurs étrangères disposent encore de larges capacités de raffinage. Il convient de préciser que les raffineries de la côte sud du pays ont été conçues pour raffiner le pétrole brut lourd en provenance du Mexique, du Canada, du Venezuela de la Colombie et d’Arabie Saoudite. Il y a donc inadéquation entre la nouvelle production de pétrole léger de schiste et la possibilité de le raffiner. De plus, les producteurs de pétrole léger domestique extrait par fracturation hydraulique depuis les considérables gisements de Bakken dans le Dakota du nord ou du Texas pourraient enfin se faire rémunérer au prix du marché mondial, substantiellement plus élevé que celui qu’il leur est appliqué actuellement sur le territoire des États-Unis. Bien entendu, pour les firmes de lobbying basées à Washington, cet argument n’est pas assez fort pour faire bouger les lignes au Congrès. En revanche, revenir aux bonnes imprécations de Reagan et lever le drapeau de l’empire du mal ou même en osant comparer Poutine à Hitler, comme n’a pas hésité à le faire Hilary Clinton avec une verve inhabituelle, voilà une communication beaucoup plus convaincante. Néanmoins, dans un retournement de situation assez pervers, cela obligerait les États-Unis à importer de plus grandes quantités de pétrole brut lourd, ce qui conviendrait d’ailleurs au lobby des raffineurs car les coûts d’accès aux énormes quantités d’énergie dont elle ont besoin sont actuellement très compétitifs… grâce aux gaz de schiste. Les produits raffinés américains sont donc bon marché et aisément exportables vers l’Europe et l’Asie. La boucle est bouclée. En signant le 21 mai 2014 pour 400 milliards de dollars de fourniture de gaz pour 30 ans avec la Chine, Poutine a envoyé un message on ne peut plus clair. Le Japon ne veut pas être reste et planche sur un projet de 5,9 milliards de dollars créant une liaison gazière entre Sakhaline et Hokkaido. Malgré cela, Vladimir le tacticien s’est-il jeté trop rapidement dans les bras de l’Asie en s’éloignant de l’Union Européenne, laquelle sera de toute façon le larron béat de ce jeu de dupes.

Il est néanmoins des circonstances où l’arme hydrocarbure américaine pourrait bien être une grande menace pour la Russie mais avec des conséquences difficilement contrôlables pour l’économie mondiale. Nonobstant le débat sur la pertinence des pétroles et gaz de schistes, la levée de l’interdiction d’exporter par les États-Unis pourrait facilement s’appliquer à ses vastes réserves stratégiques. Celles-ci atteignent le chiffre considérable de 696 millions de barils de pétrole, soir plus de 150 jours de réserves en place des 90 jours habituellement conservés. Le Département de l’Énergie américain considère que les réserves ne peuvent être réduites qu’au rythme annuel de 4 mbj. Pour mémoire, les exportations russes en 2013 se montaient à 4.3 mbj. Théoriquement, les États-Unis pourraient simultanément « libérer » aux enchères 60 jours de réserves, soit l’équivalent de 430 millions de barils et progressivement reconstituer ces réserves avec du pétrole domestique nettement en deçà du tarif mondial. Cette stratégie a déjà été en partie appliquée avec succès en 1986. Le prix du brut avait alors chuté brutalement et les concurrents de l’URSS comme le Mexique ou l’Arabie Saoudite avaient saisi des parts de marché importantes. Le Royaume était passé en 1986 de 15% du marché mondial à 23% en 1991, devenant ainsi le leader incontesté pour les vingt années suivantes. En conséquence, la production soviétique avait chuté de 16% et la perte de chiffre d’affaires s’était élevée à 2.5 trillions de dollars en équivalent valeur de 2013. Imaginons l’impact d’une telle ouverture des vannes sur l’économie russe où la part du pétrole représente 54% des revenus d’exportations. La baisse record du pétrole de 1986 (- 49% en valeur réelle) équivaudrait à passer d’un baril aujourd’hui supérieur à 100 dollars à 42. Une autre alternative serait d’encadrer le transfert de technologie occidentale dans le secteur gazier et pétrolier. Rosneft, Lukoil et autres conglomérats russes seraient alors bloqués. Mais les États-Unis ont brandi bien des menaces de sanctions sans pour l’instant appliquer celles qui feraient vraiment mal. Le but à atteindre était donc probablement autre. Il faut dire que Vladimir Poutine vient de rendre la fiscalité attractive dans le domaine de l’exploration-production et que les géants comme Halliburton ou Schlumberger ont de gros contrats en jeu, sans oublier ChevronTexaco, ExxonMobil, ConocoPhillips, Mitsui, Mitsubishi, BP, Shell, Statoil, Total ou encore le chinois CNPC et l’indien Sodeco.

Arnaud Leclercq

Crédit photo : ytwhitelight via Flickr (cc)