Ukraine : regards sur la crise

Ukraine : regards sur la crise, L'Âge d'Homme, 2014, sous la direction de Thomas Flichy de la Neuville

(...) Alors que la crise ukrainienne bat son plein, une petite équipe internationale composée d’experts de l’Asie centrale, officiers, universitaires cadres du secteur privé et hauts fonctionnaires, livre une première analyse sur un enjeu éminemment complexe. Les tensions ukrainiennes actuelles sont inséparables des relations ambivalentes entre la Russie et son voisin méridional. Sous l’effet des invasions, la capitale de la Russie a, en effet, connu une translation de Kiev à Moscou. (...)
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La Russie, puissance d'Eurasie, Histoire géopolitique des origines à Poutine

La Russie puissance d'Eurasie. Histoire géopolitique des origines à Poutine, Ellipses, 2012, par Arnaud Leclercq

(...) Loin des clichés médiatiques, plongeant dans les profondeurs de l’histoire et de la géopolitique, Arnaud Leclercq nous offre une réflexion atypique et inscrite dans la longue durée, nourrie d’une connaissance intime des Russes. Il met en lumière les constantes religieuses, identitaires, politiques de la Russie et trace les perspectives d’une puissance qui, n’en déplaise à l’Occident, sera de plus en plus incontournable.
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La Russie : un atout pour l’Europe en détresse ?

La Russie : un atout pour l’Europe en détresse ?

Vladimir Poutine a hérité d’une Russie délabrée, endettée et acculée à ses frontières. Passée de la puissance du panzer-communisme au statut de pays du tiers monde dirigé par un leader éthylique vieillissant, la Russie a repris une place prépondérante dans le concert international en à peine plus de 10 ans. Cette résilience est d’autant plus remarquable qu’elle évite, pour l’instant, aux deux géants que sont les États-Unis et la Chine d’occuper une position trop dominante. Dès lors, le Brésil, l’Inde, le Moyen-Orient, mais aussi la Turquie et d’autres pays en fort développement ne se contenteront plus de jouer les seconds rôles dans un monde multipolaire relativement équilibré. De nouveaux rapports de force s’établissent et vont durablement modifier nos paradigmes de pensée. Ainsi des alliances durables comme l’Organisation de Coopération de Shanghai, ou des accords de synergie ponctuels entre BRICs* comme la décision prise le 30 mars 2012 de faciliter le commerce entre leurs banques publiques de développement sans passer par le dollar.

Sur le plan économique, malgré certaines faiblesses inhérentes, ces États sont désormais considérés comme plus fiables que bon nombre de membres de l’OCDE. Pour des risques perçus comme quasi-souverains, des champions nationaux de l’énergie, de l’industrie ou de la banque, détenus partiellement par des États faiblement endettés permettent d’assurer un rendement tout à fait décent de 4 – 6% per annum pour un risque somme toute modéré, du moins pour des maturités assez courtes autorisant une bonne visibilité. Via des fonds spécialisés, l’investisseur averti pourra même s’intéresser à des obligations émergentes en monnaies locales, pariant ainsi sur leur appréciation à terme versus l’Euro ou d’autres devises.

Sur le plan de la géopolitique, laquelle définit les rivalités de pouvoirs sur les territoires et populations qui y vivent, l’ascension et le rayonnement de ces pays va à l’évidence avoir des répercussions économiques, trop rarement prises en compte par les analystes, ne serait-ce que pour la construction, l’agro-alimentaire, les ventes de génériques…

La place prépondérante prise par la Turquie à l’occasion des révolutions du printemps arabe dans son ancien espace ottoman est à cet égard significative. Notre attention doit se porter sur les temps longs de l’Histoire et la proximité identitaire entre nations ou peuples. Analyser une carte du XIXème siècle ou plus ancienne encore, autorise une meilleure compréhension de la situation contemporaine. Ainsi, en cette période particulièrement difficile pour l’Europe de l’Ouest et ses voisins, la Russie pourrait retrouver son rang de puissance majeure et son influence. Cette dernière peut à l’évidence s’exprimer par les pipelines et gazoducs qui sont autant d’artères nourrissant une Europe assoiffée en énergies fossiles. On oublie aussi un peu trop souvent que le charbon, le fer, et les métaux rares, si précieux pour les nouvelles technologies, ne sont pas qu’en Chine mais à nos portes et en vastes quantités. Retrouvant ses niveaux de 1914, la Russie est également redevenue le deuxième exportateur mondial de blé pour 2011-2012. Nul besoin d’être visionnaire pour considérer les avantages géopolitiques qui peuvent habilement en être tirés en Afrique, au Moyen-Orient et dans le sous continent indien.

Plus proche de nous, rappelons-nous que lors de son voyage en Grèce en 2005, Vladimir Poutine a proclamé que la « Russie est un pays orthodoxe ». Ce discours identitaire fort que l’on ne pourrait guère imaginer dans la bouche d’un dirigeant d’une Union Européenne qui n’a pas voulu reconnaître ses origines chrétiennes peut légitimement laisser penser que la Russie n’apporte prochainement un soutien stratégique à la Grèce, face à une Europe malheureusement perçue comme fossoyeur de son bien-être par la population. Après l’entrisme chinois en Europe manifesté spectaculairement par la prise en concession du port du Pirée, il ne serait alors pas extravagant que la Russie ne demande l’accès à une base militaire navale, alors que la dernière dont elle dispose encore en Méditerranée se situe à Tartous, en Syrie, et semble avoir un avenir bien compromis. Après les hypothèses d’un éclatement de l’eurozone, doit-on également imaginer comme effets secondaires l’éclatement de l’Otan ou le changement d’alliances stratégiques militaires ?

Au-delà de ses vieux démons et de ses difficultés intérieures : corruption, clientélisme, économie de rente, démographie en berne… il n’en demeure pas moins que sur le plan extérieur, la Russie peut accomplir un véritable retournement et devenir cet allié puissant dont l’Europe a tant besoin. La réélection controversée de Vladimir Poutine à la présidence n’en n’apportera pas moins la stabilité qui est l’ingrédient indispensable à la construction d’une stratégie fiable et de long terme. L’Allemagne a fait unilatéralement ce choix pragmatique et semble très bien s’en porter.

Plutôt qu’une vision exclusivement atlantiste, peut-être serait-il temps que l’Europe de l’Ouest ne reconnaisse sa proximité naturelle avec le plus vaste pays du monde qui n’est pas né en 1917. Malgré des relations tumultueuses et souvent décevantes avec ses voisins occidentaux depuis le XVème siècle, la Russie n’a cessé d’être culturellement fondamentalement tournée vers l’Europe. Cependant, consciente de sa façade pacifique et de sa proximité avec la dynamique chinoise, la Russie pourrait se souvenir de son altérité et de son caractère si particulier. Les investissements russes actuels en Sibérie et en Extrême Orient sont décisifs : outre les infrastructures énergétiques, Vladivostok se transforme en petite San Francisco avec un pont spectaculaire dans sa baie et la construction d’une université favorisant la recherche et les nouvelles technologies avec une coopération poussée avec les voisins Chinois, Coréens et Japonais. Puissance eurasiatique orthodoxe immensément dotée de richesses naturelles, la Russie est au centre des enjeux du XXIème siècle et de la « nouvelle route de la soie » entre l’Orient et l’Occident. En outre, tant les nouvelles routes passant la Sibérie et le Kazakhstan que les nouvelles voies maritimes arctiques permises par le réchauffement climatiques vont radicalement modifier le commerce mondial.

Arrimée à ce pays-continent, l’Europe de l’Ouest y trouverait de nombreux avantages économiques et géopolitiques, mais il est possible que la Russie, dépitée par cette Europe qui ne veut pas vraiment d’elle, ne cherche et ne trouve dans son tropisme asiatique le revirement spectaculaire dont son Histoire a le secret.

Arnaud Leclercq

*BRICSs : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud
Crédit photo Gordana Mirkovic (sxc)