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Arnaud Leclercq - L'héritage païen en Russie

L'héritage païen en Russie

«Le peuple russe était victime de l’incommensurabilité de sa terre».
«Ces immenses espaces russes se trouvent également à l’intérieur de l’âme russe et ont sur elle un pouvoir gigantesque».

Nicolas Berdiaev

Plusieurs auteurs - ainsi Vladimir Propp1 ou Francis Conte2 - ont montré comment tout un fonds archaïque de rapport au monde avait survécu dans la paysannerie russe jusqu'à une époque toute récente et comment certains «résidus» idéologiques témoignent de la prégnance de certaines représentations propres au monde russe. Dans sa Religion du peuple russe3, le grand connaisseur de la Russie que fut Pierre Pascal distinguait entre la religion et les croyances du peuple russe et la culture de l'élite instruite à l'occidentale. Il affirmait que les premières se prêtaient aisément à la description, dans la mesure où elles étaient celles d'une masse encore conduite par des traditions et des réactions communes. Dépassant la compilation des différentes observations de caractère ethnographique relatives aux superstitions, aux rituels ou aux fêtes paysannes, il distingue la part de la «croyance», bien difficile à cerner, des pratiques relevant davantage du jeu ou de rituel sociaux vidés de tout contenu relatif au sacré. Il montre cependant que le seul élément préchrétien qui est longtemps demeuré vivant dans la foi russe, et encore à l'état implicite, c'est une croyance à la puissance, à la sainteté de la terre: «C'est là, à vrai dire, un sentiment plus naturel encore que proprement païen: la terre nourricière, dont l'inépuisable énergie se dépense et se renouvelle mystérieusement d'année en année, la terre qui soutient l'homme et dans laquelle il repose ensuite [...]. Elle n'est ni personnifiée, ni divinisée, ni entourée de légendes, ni honorée d'un culte, ce qui serait vraiment du paganisme. Mais on a le sentiment qu'elle est pure, et que rien d'impur ne doit la souiller.». Pour l'auteur, il s'agit de traits chrétiens de la religion populaire, même si celle-ci, qui ne considère guère la chute ou le salut individuel, est plus collective et peut être qualifiée de «cosmique». Cette religion ressent puissamment la communion mystique entre l'homme et la nature, vue comme une célébration de la gloire de Dieu. Ce n'est qu'au milieu des années 1960 que la population urbaine est devenue majoritaire en Russie, ce qui confirme l'existence, dans la longue durée, d'une masse paysanne qui a pu conserver des traditions et des représentations définies par Georges Fedotov comme «les traits slavo-païens de l'âme russe». Cela renvoie à un monde où, dans les masses populaires rurales, l'univers mental issu du Moyen-Âge a perduré jusqu'à la fin du XIXe siècle4. Le «désenchantement du monde» accompli en Occident ne s'est pas réalisé au même rythme dans une Russie seulement effleurée, dans ses couches dirigeantes, par les Lumières et la modernité. À l'origine, le christianisme conquérant qui s'affirme ici au cours du Xe siècle, a dû composer avec les croyances antérieures et divers lieux de culte - églises ou monastères - ont été édifiés en des lieux consacrés jusque-là aux divinités païennes mais cette exploitation de l'ancien sacré topique va bien au-delà du seul remplacement d'un culte par un autre. Comme le signale Francis Conte5: «L'apport du christianisme fut fondamental car il laboura et retourna la terre païenne; sa force fut d'apporter aux élites, puis au peuple ce que le paganisme ne pouvait offrir: un sens de l'Histoire grâce au remplacement du temps cyclique par un temps linéaire, des structures de puissance par le biais des hiérarchies et du sens de l'État, des capacités considérables d'organisation, mais aussi un sens de la mise en scène, qui devait magnifier un Dieu exclusif, unique dans le ciel comme le prince en son royaume.» A la différence du polythéisme classique, qui était en train de disparaître des esprits lors de la christianisation de l'Empire romain, le paganisme slave était encore très vivant et certaines de ses figures divines ont perduré en adoptant la forme des saints. Dans le monde des paysans russes, le surnaturel demeure présent dans l'univers sensible, ce qui n'est plus le cas après la Contre-réforme catholique dans l'Occident latin. Pendant longtemps, les anciens dieux païens reconvertis en saints sont demeurés présents dans les esprits en étant investis de certaines tâches protectrices et Anatole Leroy-Beaulieu peut constater à la fin du XIXe siècle que «C'est surtout dans le culte des saints que le polythéisme s'est survécu. Si oubliés que soient les dieux slaves, ils n'ont disparu du sol russe qu'en se travestissant en saints chrétiens6.». La persistance du recours à des rites domestiques ou à des incantations destinées aux forces naturelles pouvant être incarnées par des saints témoigne de l'existence prolongée d'une «double foi» définissant le caractère syncrétique des croyances paysannes. L'Église byzantine n'est pas parvenue en effet, au même point que l'Église romaine en Occident, à éradiquer rites et coutumes antérieurs à la conversion au christianisme et la faible culture religieuse des popes aidant, tout cela a favorisé le conservatisme des moujiks qui pouvaient marier à la foi orthodoxe des pratiques archaïques ou des croyances en les effets de la magie. D'une certaine manière, le culte chrétien est demeuré confiné à l'intérieur des églises - où le slavon, langue liturgique, remplaçait le russe - alors que les croyances païennes ou héritées de l'ancien paganisme intégraient les paysans au monde qui les entourait. La coexistence des deux sensibilités pouvait expliquer, ainsi que le rapporte Francis Conte, que lors de la fête de Saint Georges, un paysan plaçant deux cierges devant une icône représentant la lutte de Saint Georges et du dragon expliquait son geste en précisant «qu'il en fallait un pour le saint et un autre pour le serpent...».

À l'heure actuelle, bien des Russes sont à la recherche de leurs racines et s'efforcent de découvrir et de cerner cette «religion-patrimoine» qu'ils perçoivent comme une partie de leur identité. Un phénomène qui peut inspirer des écrivains mais qui a pris aussi, aux marges des mouvements nationalistes russes, une dimension politique avec des journaux comme Nasledie predkov - «l'héritage des ancêtres» - dont le nom rappelle celui de l'Ahnenerbe allemande de la période nazie. Les néo-païens russes remettent en cause, au nom d'une religion originelle slave, voire «aryenne», l'universalité des grandes fois monothéistes et tentent de donner une dimension spirituelle à leur représentation de l'identité nationale. Revenu vers l'orthodoxie, le mouvement nationaliste Pamiat, qui a connu son apogée lors de la dissolution de l'URSS, s'était initialement orienté en ce sens. Sous la forme d'associations culturelles ou de groupes religieux se présentant comme tels, plusieurs dizaines de cercles «néo-païens» ont fleuri au cours des vingt dernières années, parmi lesquels le Mouvement de libération russe de Dobroslav, mêlant stalinisme et paganisme, avec des implantations significatives en diverses régions, à Riazan, à Saint-Pétersbourg et à Omsk. Nostalgiques d'un Âge d'or perdu remontant aux siècles antérieurs à la christianisation, ces croyants influencés par l'aryanosophie et l'ésotérisme appellent de leurs voeux l'avènement d'une surhumanité qui saura surmonter les inévitables apocalypses à venir. La hiérarchie orthodoxe a condamné ces dérives mais les tenants de ce néo-paganisme, farouchement hostiles au protestantisme, au catholicisme et au judaïsme n'en rechercent pas moins un modus vivendi avec celle-ci, dont ils considèrent qu'elle exprime une part de l'âme russe.
Curieusement, certains milieux nationalistes musulmans, notamment au Tatarstan, sont séduits par le «tengrisme» qui renvoie, lui, aux racines turques préislamiques. L'écho rencontré dans la culture «jeune» et l'entrisme pratiqué dans les mouvements nationalistes radicaux comme le parti national-bolchevik de l'écrivain Edouard Limonov ou les cercles très antioccidentaux proches du tenant de l'eurasisme Alexandre Douguine révèlent l'activisme dont font preuve ces divers groupes. Evgueni Moroz a proposé une interprétation très intéressante du phénomène dans un texte intitulé «Le néopaganisme, ''foi ethnique", contre-culture ou entrisme politique?» et inséré dans un ouvrage dirigé par Marlène Laruelle7: «[...] On ne peut que remarquer combien le néopaganisme est devenu en une décennie, une force tangible qui a trouvé sa place dans la réalité culturelle de la Russie contemporaine. Reste alors à s'interroger sur l'arrière-fond soviétique de ces mouvances. L'enseignement marxiste-léniniste tel qu'il a été pratiqué en URSS a toujours été empreint d'un caractère foncièrement religieux. L'idée que l'Histoire répond à des lois profondes qu'il suffit de découvrir afin de comprendre le sens du présent et de prédire en partie l'avenir a-t-elle contribué à la confusion entre science et magie? De nombreuses personnes ayant été éduquées dans cet esprit se sont-elles trouvées psychologiquement prêtes à accepter des propos à la fois mystiques et pseudo-scientifiques, en particulier au sein des élites intellectuelles et politiques? Le poids de l'athéisme a probablement, lui aussi joué un rôle important dans cette recherche d'une spiritualité qui n'exige ni pratique rituelle régulière ni arrière-fond théologique et qui se limite à exalter la nation et la terre mère. Néanmoins, ce legs soviétique ne suffit pas à expliquer la diffusion des référents néopaïens parmi une jeunesse qui n'a quasiment pas connu le régime précédent. Ses partisans disent condamner les grandes religions universelles et croire en la nécessité de fois qui soient nationales, inscrites dans le territoire, les traditions et l'histoire d'un peuple. [...] À travers leur revendication d'une foi ethnique, ces néopaïens signalent leur difficulté à accepter l'occidentalisation des sociétés postsoviétiques, suite à l'effondrement d'une Union soviétique qui, bien que dénoncée pour son athéisme militant, n'en incarnait pas moins une forme de nationalisme rétroactivement apprécié.»

Arnaud Leclercq
Extrait de La Russie, puissance d'Eurasie.

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1 Les Fêtes agraires russes, Maisonneuve et Larose, Paris, 1987.
2 L'héritage païen de la Russie. Le paysan et son univers symbolique, Albin Michel, Paris, 1997.
3 Editions de L'Âge d'Homme, Lausanne, 1973.
4 J. Sokolov: Le folklore russe, Payot, Paris, 1945.
5 L'Héritage païen de la Russie. Le paysan et son univers symbolique, Albin Michel, Paris, 1997.
6 L'Empire des tsars et les Russes, Editions de l'Âge d'Homme, Lausanne, 1988.
7 Le Rouge et le noir, extrême-droite et nationalisme en Russie, Editions du CNRS, Paris, 2007.

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Qui est Arnaud Leclercq?

Arnaud Leclercq

Arnaud Leclercq is a banker with an atypical background, a PhD in geopolitics and a professor at HEC in Paris. An MBA from HEC and a graduate of Harvard, he is a recognized executive in the world of wealth management, particularly with emerging markets. His book «La Russie puissance d’Eurasie. Histoire géopolitique des origines à Poutine», published in France (2013) and Russia (2015), is now a reference. His analyses are regularly shared by the media.